Résumé de "Mon Coeur Mis A Nu"
La chronique de Lire
Une Amérique déjantée
Le vingt-huitième roman de Joyce Carol Oates, auteur démoniaque de l'une des œuvres les plus folles et les plus riches de notre époque, s'inscrit avec des livres comme Bellefleuret Les mystères de Winterthurn dans la lignée du "Gothic Quintet".
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Allégorie déjantée de l'histoire américaine, l'épopée de la famille Licht commence en 1912 autour de son patriarche Abraham, imposteur en tout genre, expert en mascarades, amateur fanatique d'opéra. Cet escroc cultivé qui commet au centuple les péchés qu'il dénonce, se prend pour un héros de Shakespeare. On ne désobéit pas à Abraham Licht. Ses enfants au nombre de cinq suivent à la lettre son enseignement: "Tous les hommes sont nos ennemis. Seul le sens que nous les Licht donnons aux choses a de la valeur." La règle étant qu'en toutes circonstances ils se posent la question "Comment Père s'y prendrait-il?" Et Père s'y prend toujours de manière à soulager les riches de leur fortune.
C'est ce que s'empresse de faire à son tour Thurston, le fils aîné, héritier de la duplicité familiale. Accusé de meurtre, il échappera le premier à l'emprise paternelle. Le puîné, sombre brute meurtrière disparaîtra aussi, humilié par la supériorité du chef. Elisha, le plus doué, le plus aimé, est un Noir adopté. Aimé, il aime aussi. Mais qui? Millicent, la fille de la maison. Scandale! Elisha le negro deviendra leader charismatique à Harlem. Sa blanche Millicent déserte à son tour l'autorité paternelle, suivie par les autres enfants. Ouf! Tout le monde est parti. La morale est sauve, mais on a failli s'ennuyer.
Joyce Carol Oates, elle, s'amuse visiblement de l'énormité des forfaits qu'elle propose aux partenaires de ce que le patriarche appelle "Le jeu". Prenons la création d'une société fictive pour la réclamation des droits de E. Auguste Napoléon Bonaparte, qui rapportera des millions de dollars à la joyeuse famille. Laquelle mène grand train à New York sous des déguisements divers jusqu'au jour où il lui faut déguerpir. Autre exemple de jeu: on retrouve Papa Licht transmué en psychiatre vieillissant dans une clinique qui soigne TOUT par la maîtrise de soi autogène. C'est le chapitre le plus vif et le plus drolatique du roman. S'il fallait n'en lire qu'un, il faut lire celui-là. La satire est féroce, le style s'accélère, le comique frôle le malaise. Dans ses Mémoires, Abraham Licht dresse la liste des hommes qu'il désignera publiquement comme responsables du "soi-disant" krach de 1929!
Où l'on peut voir que pour rocambolesques qu'elles soient, les aventures de la famille Licht renvoient toutes aux événements les plus importants de l'histoire de l'Amérique. Avec la virtuosité, le souci du détail, la verve inventive que l'on sait, Joyce Carol Oates se joue de toutes les facettes du langage. Le ton passe de la distance ironique au récit de légende ou à l'emphase interrogative. Des salons rutilants de New York aux bouges de Harlem, de Washington à Atlantic City, c'est un monde surpeuplé, foisonnant de joyaux, de boas, de jabots, de châteaux et de duchesses. Une fresque flamboyante et noire où l'auteur dissèque inlassablement les paradoxes de son pays et les ambiguïtés de ses habitants.--Lili Braniste; © Lire --